Urbanisme transitoire : quand l’activation terrain devient un levier stratégique pour les projets urbains
Dans un contexte où les projets immobiliers et urbains se heurtent de plus en plus souvent à des tensions locales, à des attentes citoyennes fortes et à des besoins d’appropriation plus sensibles, l’urbanisme transitoire s’impose progressivement comme un outil de plus en plus pertinent. Longtemps perçu comme marginal, expérimental ou simplement événementiel, il tend aujourd’hui à s’inscrire plus clairement dans les réflexions stratégiques menées autour du développement des quartiers et des grands projets.
En Suisse romande, certaines structures participent activement à cette évolution des pratiques. C’est notamment le cas de U&H, fondé par Magali et Sarah, qui développent depuis deux ans une approche croisée entre urbanisme transitoire, activation de quartier, facilitation, communication et mise en récit des projets. Leur positionnement est singulier : se placer à l’interface entre le développement immobilier, les réalités du terrain et les usages futurs.
Leur conviction est claire : un projet ne peut plus uniquement se penser en plan, en volumétrie ou en calendrier. Il doit aussi se confronter à la vie réelle, aux attentes des habitants, aux usages existants, aux dynamiques locales, et à la manière dont un quartier peut progressivement se projeter dans son propre avenir.
Une réponse à un besoin croissant de dialogue
À mesure que les projets urbains gagnent en complexité, la question de leur acceptabilité devient centrale. Dans de nombreux cas, la difficulté ne réside pas uniquement dans la qualité du projet lui-même, mais dans la manière dont il est introduit, expliqué, partagé et discuté avec son environnement immédiat.
C’est précisément là qu’intervient l’urbanisme transitoire lorsqu’il est pensé comme autre chose qu’une simple occupation temporaire. Il ne s’agit pas uniquement d’animer un site vacant ou de proposer une programmation provisoire. L’enjeu est plus profond : préfigurer des usages, recréer du dialogue, tester des fonctions, faire émerger des besoins et parfois apaiser des situations de blocage.
Selon Magali, co-fondatrice d’U&H, « il existe encore une confusion fréquente entre occupation transitoire et urbanisme transitoire. La première consiste principalement à occuper un temps de vacance. Le second cherche à créer un lien cohérent entre le site, le projet futur et les usagers concernés. Cette distinction est essentielle, car elle conditionne la valeur réelle de la démarche pour les porteurs de projet. »
Activer un quartier pour mieux accompagner sa transformation
Dans cette logique, U&H intervient sur plusieurs temporalités du projet urbain. La structure agit aussi bien en amont, dans des phases de dialogue, de concertation ou de préfiguration, qu’en accompagnement plus opérationnel autour de la mise en vie de certains sites ou quartiers.
Leur activité s’articule aujourd’hui autour de quatre grands axes : l’activation, la facilitation, l’événementiel et la communication. Cette transversalité leur permet d’intervenir comme un rôle pivot entre le terrain et le projet. Une posture qui suppose une bonne compréhension des réalités opérationnelles, mais aussi une capacité à traduire des enjeux complexes dans un langage plus accessible pour les différents publics concernés.
Donner à voir pour faire comprendre
L’un des exemples évoqués par U&H illustre bien cette approche. Dans le cadre du projet aujourd’hui connu sous le nom de Promenade des Ailes, à proximité de l’aéroport de Genève, leur intervention s’inscrivait dans un contexte sensible, marqué par des résistances locales et un climat peu propice à une démarche participative classique.
Dans ce type de situation, réunir les habitants autour d’une simple séance d’information ne suffit généralement pas. Il faut d’abord recréer un climat d’écoute, de confiance et d’intérêt. U&H a donc mis en place une approche d’activation itinérante, en s’appuyant sur l’écosystème existant du quartier : acteurs locaux, associations, structures sportives, partenaires de proximité. L’objectif n’était pas de faire un événement pour l’événement, mais d’ouvrir un cadre plus concret de discussion.
Parmi les actions menées, une rue destinée à devenir à terme une promenade de mobilité douce a été fermée temporairement afin de permettre aux habitants d’en expérimenter les usages futurs. Activités sportives, jeux pour enfants, tests de mobilité, présence sur site et échanges autour du projet ont permis de rendre visible, tangible et discutable une intention urbaine qui, sur plan, serait restée abstraite pour beaucoup.
Cette capacité à “donner à voir” constitue sans doute l’une des forces majeures de ce type de démarche. Elle permet non seulement de mieux expliquer un projet, mais aussi de recueillir des retours plus qualitatifs, plus incarnés, et souvent plus utiles que ceux obtenus dans des formats conventionnels.
Une pratique encore jeune, mais en voie de structuration
Si la pratique progresse, elle reste encore inégalement comprise dans le secteur immobilier suisse. L’intérêt existe, les appels d’offres commencent à intégrer plus explicitement des demandes en lien avec l’urbanisme transitoire ou la participation, mais la maturité des approches varie encore fortement selon les acteurs.
Pour U&H, « la réussite d’une telle démarche dépend largement de l’adhésion réelle du porteur de projet. Lorsqu’elle est intégrée de manière superficielle, pour répondre à une attente de forme ou de communication, son impact reste limité. En revanche, lorsqu’elle s’inscrit dans une volonté sincère d’écoute, de test, d’ajustement et d’enrichissement du projet, elle peut devenir un véritable levier stratégique. »
Autrement dit, l’urbanisme transitoire produit d’autant plus de valeur que le maître d’ouvrage, le développeur ou le propriétaire accepte de laisser une place à l’intelligence du terrain dans la construction du projet.
Un nouveau regard sur le rôle des intermédiaires
Le développement de structures comme U&H reflète aussi une évolution plus large du secteur. Entre maîtrise d’ouvrage, conception, commercialisation, concertation et exploitation, de nouveaux métiers émergent pour assurer la continuité et la cohérence du projet dans le temps. Des métiers de traduction, de médiation, d’activation et de mise en récit.
Dans un environnement où les projets se heurtent à des temporalités longues, à des résistances multiples et à des attentes d’usage de plus en plus fines, ces profils hybrides prennent naturellement de l’importance. Ils ne remplacent ni les développeurs, ni les architectes, ni les collectivités, mais ils ajoutent une couche de sens, de lisibilité et d’ancrage qui peut, dans certains cas, faire toute la différence.
Cette évolution pose aussi une question de fond : celle de la manière dont les futurs quartiers se fabriquent. Non plus seulement comme des objets immobiliers à produire, mais comme des cadres de vie à préparer, à tester, à raconter et à rendre désirables.
Vers une culture plus mature de l’activation urbaine
À travers leur parcours et les projets qu’elles accompagnent, Magali et Sara portent finalement une lecture exigeante du transitoire. Pas comme une parenthèse décorative, mais comme un outil d’anticipation, d’adhésion et de transformation. Une manière aussi de rappeler qu’un quartier ne commence pas le jour de sa livraison, mais bien avant, dans les récits qu’on en construit, dans les usages qu’on y imagine et dans les liens que l’on commence à y tisser.
À l’heure où les acteurs de l’immobilier cherchent à mieux maîtriser les dimensions sociales, relationnelles et territoriales de leurs projets, l’urbanisme transitoire pourrait bien sortir de sa niche pour devenir, progressivement, un composant plus structurel des stratégies de développement.
Reste à savoir quels acteurs sauront réellement s’en saisir, et surtout, avec quel niveau d’ambition.
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